Où l’on rencontre encore une invention qui porte le nom de son inventeur, la modestie n’étant pas le propre de l’homme.
Il se sentit brusquement tiré dans le dos par une force effroyable. Il jaillit de sa chaise, la lumière sombre, une porte claqua, un vent glacé ronfla dans ses oreilles, un vent hurlant plein de jurons, de cris et de mille galops. La neige lui râpa le visage. Il sentit qu’il avait très froid aux pieds et aux doigts. Il sut qu’il allait tousser. Il toussa. Du haut de sa roulante, Pilastre l’interpella :
— Caporal, vous croyez qu’on arrivera cette nuit ?
— On arrivera quand on pourra, mon pauvre vieux !
Avant que ces mots fussent sortis de sa bouche, il les reconnut. Il avait déjà répondu la même phrase. Il attendit le réflexe du conducteur. Le « Merde, alors ! » arriva juste à son quart de seconde. »
René Barjavel, Le voyageur imprudent, p.21-24.

Bien qu’inventé tardivement — à la fin des années 1930, par le chimiste Noël Essaillon, il n’est pas impossible que la noëlite fut connue par certains au XIXe : un imprudent voyageur temporel, Pierre Saint-Menoux, fit en effet des sauts en 1890 qui firent grand bruit : les fameux épisodes des apparitions du « Diable vert », qui apportèrent l’invention dans la Nouvelle Europe cinquante ans avant sa mise au point.
Mieux vaudrait d’ailleurs parler d’inventions et de noëlites — au pluriel. Les noëlites n°1 et 2, inventées à la fin des années 1930, se présentant sous forme de pilules à ingérer, permettaient au voyageur de faire des bonds dans sa propre histoire, soit passée, soit à venir. Ce dernier cas était particulièrement risqué puisqu’il ne fallait pas dépasser la date de sa mort, au risque de ne pouvoir revenir ... Pour autant, ces sauts dans le futur donnaient à l’utilisateur la « mémoire » de tous les actes advenus en temps normal, entre le moment du départ et celui de l’arrivée.
La noëlite n°3, mise au point elle au début des années 40 offre une innovation fondamentale. Tandis que la noëlite n°1 se référait au passé, la n°2 au futur, la noëlite n°3 permet de figer le présent. Elle stoppe tout mouvement, tout processus de vieillissement ou de dégradation, tout processus de vie. Appliquée telle une peinture à l’intérieur d’une boite, elle permet d’y conserver éternellement tout organisme vivant, comme hors du temps, rappelé à la vie quant on l’y en sort. Le seul moyen d’en sortir — ou d’y entrer d’ailleurs —, étant d’y projeter une violente lumière particulière, de couleur verte, annulant les effets de l’invention.
Deux applications pratiques en furent tirées. La première, expérimentée une (unique ?) fois en Asie, intéressait les militaires : de la noëlite n°3 fut déversée en pluie sur un petit village, figeant se qu’elle touchait, condamnant à mort les êtres vivants contaminés.
René Barjavel, Le voyageur imprudent, p.49-50.
La seconde application, plus pacifique, consiste en un scaphandre souple de voyageur spatio-temporel, imprégné de noëlite 3 pour préserver le porteur, et doté d’un mécanisme agissant sur de la noëlite 1 ou 2 pour aller et venir dans le temps — hors donc de l’histoire propre du voyageur, contrairement aux pilules de la décennie précédente. Un « vibreur » enclenché ou pas, lui permet d’intégrer le monde dans lequel il arrive, où de rester extérieur à lui, tel un passe-muraille et sans sensation des températures ou des odeurs, mais totalement invisible. Le moindre accroc à la combinaison promet cependant le voyageur à une mort certaine, comme la « réincarnation » à travers un obstacle.
La destination géographique est relativement difficile à contrôler : elle tient au subconscient du voyageur et non à son point d’origine. La meilleur façon d’aboutir là où l’on voudrait, est de visualiser au moment du départ une photographie du lieu de destination, ou celle d’un élément symbolique (le Palais Bourbon par exemple, pour arriver dans un lieu de pouvoir de l’an 100.000).

