Noëlite

Où l’on rencontre encore une invention qui porte le nom de son inventeur, la modestie n’étant pas le propre de l’homme.

Cette fiche dévoile une partie de l’intrigue du roman de René Barjavel, Le voyageur imprudent.

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« — Si vous absorbez une de ces pilules, dit Essaillon, vous êtes aussitôt rajeuni, selon sa couleur, d’une heure, d’un jour, d’une semaine, d’une lune, d’un an.
Il tira une seconde boîte de sa poche. Elle contenait d’autres pilules, de forme oblongue.

— Ces ovules produisent l’effet contraire. Ils accélèrent l’avance vers l’avenir.
Il choisit dans les boîtes deux pilules violettes et deux ovules de même couleur, les posa devant Saint-Menoux.

— Tentez l’expérience, dit-il.
— Moi ? fit le caporal stupéfait.
— Oui, je n’ai que cette façon de vous convaincre. Voici de quoi faire vers le passé un bon de deux heures, et de quoi revenir aussitôt si vous le désirez. Vous décidez-vous ? […]
Saint-Menoux se décida brusquement et posa sa main maigre sur les quatre pilules. La curiosité l’emportait sur la crainte du ridicule ou du mal.

— Très bien ! fit Essaillon.
Annette apporta une enveloppe. Le jeune homme y glissa les deux ovules, la mit dans sa poche, saisit les pilules rondes et les avala.

Il se sentit brusquement tiré dans le dos par une force effroyable. Il jaillit de sa chaise, la lumière sombre, une porte claqua, un vent glacé ronfla dans ses oreilles, un vent hurlant plein de jurons, de cris et de mille galops. La neige lui râpa le visage. Il sentit qu’il avait très froid aux pieds et aux doigts. Il sut qu’il allait tousser. Il toussa. Du haut de sa roulante, Pilastre l’interpella :

— Caporal, vous croyez qu’on arrivera cette nuit ?

— On arrivera quand on pourra, mon pauvre vieux !
Avant que ces mots fussent sortis de sa bouche, il les reconnut. Il avait déjà répondu la même phrase. Il attendit le réflexe du conducteur. Le « Merde, alors ! » arriva juste à son quart de seconde. »

René Barjavel, Le voyageur imprudent, p.21-24.

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Noël Essaillon

Bien qu’inventé tardivement — à la fin des années 1930, par le chimiste Noël Essaillon, il n’est pas impossible que la noëlite fut connue par certains au XIXe : un imprudent voyageur temporel, Pierre Saint-Menoux, fit en effet des sauts en 1890 qui firent grand bruit : les fameux épisodes des apparitions du « Diable vert », qui apportèrent l’invention dans la Nouvelle Europe cinquante ans avant sa mise au point.

Mieux vaudrait d’ailleurs parler d’inventions et de noëlites — au pluriel. Les noëlites n°1 et 2, inventées à la fin des années 1930, se présentant sous forme de pilules à ingérer, permettaient au voyageur de faire des bonds dans sa propre histoire, soit passée, soit à venir. Ce dernier cas était particulièrement risqué puisqu’il ne fallait pas dépasser la date de sa mort, au risque de ne pouvoir revenir ... Pour autant, ces sauts dans le futur donnaient à l’utilisateur la « mémoire » de tous les actes advenus en temps normal, entre le moment du départ et celui de l’arrivée.

La noëlite n°3, mise au point elle au début des années 40 offre une innovation fondamentale. Tandis que la noëlite n°1 se référait au passé, la n°2 au futur, la noëlite n°3 permet de figer le présent. Elle stoppe tout mouvement, tout processus de vieillissement ou de dégradation, tout processus de vie. Appliquée telle une peinture à l’intérieur d’une boite, elle permet d’y conserver éternellement tout organisme vivant, comme hors du temps, rappelé à la vie quant on l’y en sort. Le seul moyen d’en sortir — ou d’y entrer d’ailleurs —, étant d’y projeter une violente lumière particulière, de couleur verte, annulant les effets de l’invention.

Deux applications pratiques en furent tirées. La première, expérimentée une (unique ?) fois en Asie, intéressait les militaires : de la noëlite n°3 fut déversée en pluie sur un petit village, figeant se qu’elle touchait, condamnant à mort les êtres vivants contaminés.

« — Une pluie noire qui ne mouille pas … Une pluie d’encre impalpable. Mais l’homme qui en a reçu quelques gouttes sur la main, et qui veut approcher ses doigts de son visage, s’aperçoit avec effroi qu’il ne peut plus bouger sa main. Elle est clouée à l’air, clouée au présent immuable. Il ne peut plus remuer la tête. Il a de la noëlite dans les cheveux, sur les épaules. Il est ligoté. Il hurle d’épouvante. Toute la ville hurle. Tous les êtres vivants, atteints par-ci par-là, continuent à devenir, avec la partie de leur corps qui n’a pas été touchée, tandis qu’une autre partie s’immobilise dans le temps. À la place d’un bras, d’un nez, ils n’ont plus qu’une ombre sans poids fixée dans l’espace comme un ciment. Le sol des rues est jonché de taches ténébreuses. Les maisons sont à moitié fantômes. Les arbres des avenues ont des feuilles noires, que le vent n’agite plus. Une tempête agite le fleuve dont l’eau non atteinte doit se frayer un chemin parmi l’eau figée. L’air est traversée de millions de barres de ténèbres. Chaque goutte de noëlite, en tombant, a porté jusqu’au sol une mince colonne d’ombre que nul ne peut briser ni franchir, fût-elle de l’épaisseur d’un cheveu. Tout ce qui vit, tout ce qui d’ordinaire se meut, est cloué par des flèches au présent immobile.
« Hommes et bêtes meurent, parce que les cœurs ou les cerveaux s’arrêtent, parce qu’une artère principale est obstruée, parce que les nerfs ne commandent plus à la vie de continuer. Ceux qui sont moins atteints connaissent, après les souffrances de l’immobilité, celles de la faim et de la soif. Les rues sont peuplées d’une foule d’êtres englués qui s’agitent, essaient en vain de s’arracher à cette horreur. […] Bientôt la mort étend sa main silencieuse sur la ville. Dans les rues, des cadavres pendent, accrochés en l’air par les morceaux de chair que la noëlite à touchés. La pourriture, peu à peu, les en arrache. Le sol est jonché de viandes putréfiées, d’os décharnés, tandis que l’air reste peuplé de profils, d’oreilles, de chevelures, de seins, de doigts noirs, figés, éternels, reliés au ciel par la pluie immobile du présent ... »
Le poste, depuis quelques minutes, s’était tu. Essaillon se tut à son tour, ôta ses lunettes, passa sa main sur son front et sur ses yeux.

— C’est affreux ! fit Saint-Menoux à voix basse.

— Oui, c’est affreux, acquiesça l’infirme ; affreux, mais vraiment prodigieux, n’est-ce pas ? »

René Barjavel, Le voyageur imprudent, p.49-50.

La seconde application, plus pacifique, consiste en un scaphandre souple de voyageur spatio-temporel, imprégné de noëlite 3 pour préserver le porteur, et doté d’un mécanisme agissant sur de la noëlite 1 ou 2 pour aller et venir dans le temps — hors donc de l’histoire propre du voyageur, contrairement aux pilules de la décennie précédente. Un « vibreur » enclenché ou pas, lui permet d’intégrer le monde dans lequel il arrive, où de rester extérieur à lui, tel un passe-muraille et sans sensation des températures ou des odeurs, mais totalement invisible.
Le moindre accroc à la combinaison promet cependant le voyageur à une mort certaine, comme la « réincarnation » à travers un obstacle.

La destination géographique est relativement difficile à contrôler : elle tient au subconscient du voyageur et non à son point d’origine. La meilleur façon d’aboutir là où l’on voudrait, est de visualiser au moment du départ une photographie du lieu de destination, ou celle d’un élément symbolique (le Palais Bourbon par exemple, pour arriver dans un lieu de pouvoir de l’an 100.000).

La noëlite est une invention du roman fantastique de René Barjavel, Le voyageur imprudent, 1958.

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