
Où le Diable est accusé par les uns d’être Jésuite, par les autres d’être franc-maçon ... allez savoir, le Diable n’est pas de notre temps.
La « Belle Époque » aiguise les convoitises de toutes sortes de voleurs venus d’on ne sais où. L’un d’entre eux, surnommé le « Diable Vert » en raison du costume qu’il arborait se fit remarquer en 1890. La première apparition recensée de cet étrange personnage se fit rue du Faubourg-Saint-Honoré, au dépend de la belle Suzanne, une demi-mondaine allant chez sa modiste dans la voiture découverte à quatre chevaux du baron du Bois de l’Orme son amant. Le même jour on le recroisa dans une grande banque proche de la Bourse, s’emparant des sacs de caisse et entraînant le suicide du guichetier. Le soir même, il apparaissait à l’opéra où l’on donnait Faust, s’en prenant au collier de perle de la grande-duchesse de Bérindol, aux bijoux du marchand de vin Fortoni et de sa femme.
René Barjavel, Le voyageur imprudent, p.188-189.
Plus étrange fut sa dernière manifestation. Il apparut un jour dans la bijouterie de M. Gaston Roulet, rue de la Paix. L’honorable joaillier recevait alors un courtier de Pretoria, M. William Dubington, venu lui vendre des diamants.

Sans doute le Français se serait évanoui à la simple évocation du spectre, mais l’Africain, avec le bon sens pratique qui caractérise les Boers, sortit prestement un couteau et frappa l’apparition, sans réussir à le blesser mais en déchirant sa combinaison. Pourquoi le Diable Vert n’utilisa pas sa capacité tant démontrée à disparaître, nul ne le sait. Il préféra cette fois là se lancer dans une fuite bien physique à travers les boulevards où il sema la panique, mais fut finalement rattrapé place de la Concorde par M. Dubington, bien décidé à récupérer les diamants qui ne lui avaient pas été payés. Assommé, dépouillé de sa combinaison et conduit au poste de police le plus proche, on trouva dans ses poches des objets étonnants : un livret militaire de 1939 au nom de Pierre Saint-Menoux, né en 1910 (!), une lettre qui portait un timbre au nom de l’État français avec la tête d’un vieillard inconnu, des feuilles de papier divisées en petits carrés sur lesquels était imprimés « Pain », « Pommes de terre », « Viande », ou encore « Matières diverses ».
Interrogé au palais de Justice par le juge d’instruction M. Vigne, l’homme resta muet devant les questions qu’on lui posait, demandant seulement la présence, non d’un avocat, mais de distingués membres de l’Académie des Sciences. Il perdit même connaissance lorsque sa combinaison disparu d’entre les mains de l’homme de loi. Reconduit en cellule, on avait pris la précaution exceptionnelle d’y placer un solide gardien de la paix pour éviter toute tentative d’évasion. Inutilement, une heure plus tard on retrouvait le fonctionnaire assommé sur le sol, le Diable Vert s’était envolé. On n’entendit plus jamais parler de lui.
L’évasion fit cependant un scandale comme on n’en avait plus vu depuis l’affaire des décorations en 1887, entraînant les démissions en chaîne du directeur de la prison, du préfet de police, du ministre de l’intérieur et du garde des Sceaux, avant, finalement, de faire tomber le gouvernement. Diable...

