1890, le Diable Vert

Où le Diable est accusé par les uns d’être Jésuite, par les autres d’être franc-maçon ... allez savoir, le Diable n’est pas de notre temps.

La « Belle Époque » aiguise les convoitises de toutes sortes de voleurs venus d’on ne sais où. L’un d’entre eux, surnommé le « Diable Vert » en raison du costume qu’il arborait se fit remarquer en 1890. La première apparition recensée de cet étrange personnage se fit rue du Faubourg-Saint-Honoré, au dépend de la belle Suzanne, une demi-mondaine allant chez sa modiste dans la voiture découverte à quatre chevaux du baron du Bois de l’Orme son amant. Le même jour on le recroisa dans une grande banque proche de la Bourse, s’emparant des sacs de caisse et entraînant le suicide du guichetier. Le soir même, il apparaissait à l’opéra où l’on donnait Faust, s’en prenant au collier de perle de la grande-duchesse de Bérindol, aux bijoux du marchand de vin Fortoni et de sa femme.

« [On] ne trouva pas moins de six cents ouvrages consacrés au Diable Vert. Des journalistes, des savants, des médecins, des criminologistes avaient cherché à élucider le mystère de ces apparitions et de ces vols. Les uns parlaient de magie noire, les autres de bande organisée. La Franc-maçonnerie, les jésuites, la Main noire, étaient mis en cause. […] Le Diable Vert avait fait parler de lui bien plus que la bête du Gévaudan, ou Mandrin ou Cartouche, et […] il s’était taillé dans la tradition populaire une place plus grande que celle de Croquemitaine. Tous les assassinats impunis de l’an 1890 étaient mis sur son compte, ainsi que quelques disparitions et rapts d’enfants. C’était lui qui avait expédié la malle à Goufé, lui qui ravitaillait la jeûnese du Puy qui prétendait n’avoir pas mangé depuis six ans, lui qui avait crevé l’aérostat des frères Chaptal alors qu’il atteignait l’altitude de quatre mille trois cents mètres, lui qui avait inspiré les manifestations du 1er mai, lui qui avait failli précipiter par-dessus bord le président Sadi-Carnot lors de sa visite à l’escadre de Toulon, lui qui avait gâté la récolte de pommes à cidre en Normandie et provoqué les pluies qui avaient inondé sept départements du Midi. »

René Barjavel, Le voyageur imprudent, p.188-189.

Plus étrange fut sa dernière manifestation. Il apparut un jour dans la bijouterie de M. Gaston Roulet, rue de la Paix. L’honorable joaillier recevait alors un courtier de Pretoria, M. William Dubington, venu lui vendre des diamants.

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Rue de la Paix

Sans doute le Français se serait évanoui à la simple évocation du spectre, mais l’Africain, avec le bon sens pratique qui caractérise les Boers, sortit prestement un couteau et frappa l’apparition, sans réussir à le blesser mais en déchirant sa combinaison. Pourquoi le Diable Vert n’utilisa pas sa capacité tant démontrée à disparaître, nul ne le sait. Il préféra cette fois là se lancer dans une fuite bien physique à travers les boulevards où il sema la panique, mais fut finalement rattrapé place de la Concorde par M. Dubington, bien décidé à récupérer les diamants qui ne lui avaient pas été payés. Assommé, dépouillé de sa combinaison et conduit au poste de police le plus proche, on trouva dans ses poches des objets étonnants : un livret militaire de 1939 au nom de Pierre Saint-Menoux, né en 1910 (!), une lettre qui portait un timbre au nom de l’État français avec la tête d’un vieillard inconnu, des feuilles de papier divisées en petits carrés sur lesquels était imprimés « Pain », « Pommes de terre », « Viande », ou encore « Matières diverses ».

Interrogé au palais de Justice par le juge d’instruction M. Vigne, l’homme resta muet devant les questions qu’on lui posait, demandant seulement la présence, non d’un avocat, mais de distingués membres de l’Académie des Sciences. Il perdit même connaissance lorsque sa combinaison disparu d’entre les mains de l’homme de loi. Reconduit en cellule, on avait pris la précaution exceptionnelle d’y placer un solide gardien de la paix pour éviter toute tentative d’évasion. Inutilement, une heure plus tard on retrouvait le fonctionnaire assommé sur le sol, le Diable Vert s’était envolé. On n’entendit plus jamais parler de lui.

L’évasion fit cependant un scandale comme on n’en avait plus vu depuis l’affaire des décorations en 1887, entraînant les démissions en chaîne du directeur de la prison, du préfet de police, du ministre de l’intérieur et du garde des Sceaux, avant, finalement, de faire tomber le gouvernement. Diable...

Ces exploits du Diable Vert sont extraits du roman de René Barjavel, Le voyageur imprudent, 1943.

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1890
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